Entretien avec Aminatou Haïdar


A. Haïdar : «Pour les droits de l’Homme, je suis pour l’autodétermination. Pour la cause,...


C’est une très belle femme qui sort du siège de la Fondation France-Libertés à Paris où elle a été reçue par Danielle Mitterrand, la veuve du président français.
ImageVêtue d’un jean, de bottes et d’une chemise sur laquelle elle a posé une melhfa -habit traditionnel des femmes sahraouies- Aminatou Haïdar est de passage en France dans le cadre de sa tournée internationale. Cette dernière l’a menée entre autres aux Etats-Unis, en Suède, en Afrique du Sud, en Espagne et en Italie. Agée de 40 ans, Aminatou Haïdar se positionne aujourd’hui comme l’un des leaders de cette nouvelle génération de militants sahraouis vivant au Sahara occidental.  Son discours s’articule autour de deux arguments audibles à l’international : les abus des droits de l’Homme au Sahara occidental régulièrement dénoncés par les ONG et le droit à l’autodétermination des Sahraouis, acté par les Nations Unies. Aussi cynique que cela puisse paraître, sa légitimité, Aminatou Haïdar la doit en grande partie au… Maroc qui la lui a servie sur un plateau d’argent. D’abord en l’enlevant avec 70 personnes un 21 novembre 1987 à Laâyoune, à la veille de la visite d’une commission technique des Nations Unies. Elle ne sera libérée que 3 ans et 7 mois plus tard et a passé la quasi-totalité de sa détention arbitraire les yeux bandés dans des prisons secrètes. Elle a été torturée à de multiples reprises (coups, décharges électriques, attachée sur une planche…), notamment au PC de la Compagnie mobile d’intervention (CMI) de Laâyoune. Le 17 juin 2005, alors qu’elle manifestait à Laâyoune, aminatou Haïdar est de nouveau interpellée. Blessée lors de son arrestation, elle a dû se faire poser 12 points de suture sur la tête. Elle est condamnée en décembre 2005 à sept mois de prison pour divers chefs d’inculpation, pour la plupart liés à la participation et l’incitation à des protestations violentes. Elle a attendu son procès en prison à Laâyoune où, avec d’autres activistes sahraouis, tous appuyés par Amnesty International, elle a observé une grève de la faim de 51 jours. Aminatou Haïdar a été libérée le 17 janvier 2006. Pendant sa détention, le Parlement européen lui a décerné le prestigieux prix des droits de l’Homme Andreï Sakharov. Le Maroc lui a depuis restitué son passeport, ce qui lui permet de se faire la porte-parole des Sahraouis, oeuvrant pour l’autodétermination dans le monde entier. Son discours est sans ambiguïté, excepté sur un point : le Front Polisario. D’un côté, elle prend soin de souligner qu’elle n’en est pas membre, refusant de commenter les dissensions au sein du mouvement indépendantiste et évitant ainsi d’être associée à son actuelle direction. De l’autre, elle utilise la logistique internationale du Polisario pour porter son message. Et révèle la lutte de pouvoir qui s’annonce entre la vieille garde de Tindouf et les jeunes pousses du Sahara occidental.
 
En quelques années, on a vu émerger au Sahara occidental une jeune génération d’activistes sahraouis dont vous faites partie avec Ali Salem Tamek. Comment votre génération est-elle née ?
En réalité, nous avons émergé en 1994, date à laquelle nous avons commencé à travailler sur la problématique des droits de l’Homme afin d’expliquer à l’extérieur ce que vivent les Sahraouis. Personne n’était au courant de ce qui se passait, compte-tenu du quadrillage militaire et médiatique de la zone depuis 25 ans. On a commencé à frapper aux portes des ONG marocaines et internationales de défense des droits de l’Homme. Au Maroc, la seule à nous avoir ouvert sa porte a été l’AMDH. Parmi cette génération figurent plusieurs des Sahraouis qui ont été emprisonnés pendant des années dans les bagnes et les prisons secrètes de Hassan II et qui ont été libérés en 1991. C’est mon cas. Nous sommes décidés à éclaircir le sort de ceux qui n’en sont jamais sortis et à faire juger les responsables de ces crimes. Aujourd’hui encore, plus de 500 Sahraouis sont portés disparus.

Quelles sont vos revendications politiques, surtout celles qui concernent l’avenir du Sahara occidental… ?
Nous revendiquons le respect de nos droits les plus élémentaires comme, par exemple, la liberté de nous réunir. Nous revendiquons également le respect de la légalité internationale, à savoir notre droit à l’autodétermination.

Etes-vous pour l’autodétermination ou pour l’indépendance du Sahara occidental ?
En tant que défenseur des droits de l’Homme, je suis pour l’autodétermination. En tant que citoyenne et militante sahraouie, je suis pour l’indépendance. Si les Sahraouis venaient à choisir l’autonomie, je quitterais le Sahara occidental.

En tant qu’activiste sahraouie, dans quelles conditions travaillez-vous au Sahara occidental ?

Pour nous contrecarrer, les autorités marocaines nous intimident : interdiction de voyager à l’extérieur, confiscation de passeports, licenciements professionnels abusifs, détentions arbitraires, confiscation de véhicules, mutations des fonctionnaires sahraouis vers le nord du Maroc, pressions sur nos proches et les gens que nous visitons, gel des salaires. J’étais employée de la municipalité de Boujdour depuis 2000 et l’on a arrêté de me verser mon salaire en 2005.

Mais vous avez récupéré votre passeport…
Je l’ai récupéré en mai 2005, après quinze années de confiscation, grâce à Amnesty International qui a exercé de fortes pressions sur les autorités marocaines. J’avais aussi introduit un recours auprès du tribunal administratif d’Agadir qui avait statué en ma faveur. Enfin, lorsque des membres du bureau des droits de l’Homme du Département d’Etat Américain nous ont visités, au Sahara occidental, nous leur avons parlé de ce problème de passeport.

Que pensez-vous du projet d’autonomie marocain ?

Cela ne m’intéresse pas d’en parler car les Sahraouis sont attachés à leur droit à l’autodétermination. Un soulèvement populaire a commencé au Sahara occidental le 21 mai 2005 et continue jusqu’à aujourd’hui. Le Maroc veut cacher cette réalité mais cela confirme que nous ne voulons rien d’autre à part l’autodétermination. Si le Maroc considère que les Sahraouis vivant au Sahara occidental veulent être marocains et que ceux de Tindouf sont pour l’indépendance, pourquoi empêcher une délégation du Parlement européen de se rendre au Sahara occidental ?

Et du Corcas ?
Je n’accorde aucun intérêt au Corcas et considère que notre seul représentant est le Front Polisario.

La direction actuelle du Front Polisario est contestée dans les campements de Tindouf (cf. encadré). On y accuse notamment Mohamed Abdelaziz de s’être accaparé tous les pouvoirs. Quel est votre avis ?

Je ne suis pas membre du Front Polisario et je ne me suis jamais rendue dans les campements de Tindouf. Je n’ai donc pas de critique ou de remarque à faire.

Mais vous estimez que le seul représentant des Sahraouis est le Front Polisario ?
Oui.

Au Sahara occidental, comment se passe la cohabitation entre Sahraouis et Marocains ?
Beaucoup de Marocains se sont installés au Sahara occidental et on en compte actuellement neuf pour un Sahraoui. Nous sommes tolérants et ouverts. Grâce à notre culture, nous avons pu nous adapter à nos frères marocains et entretenons de bonnes relations avec eux. Il n’y a d’ailleurs jamais eu d’assassinat d’un Marocain par un Sahraoui car nous n’avons pas de haine envers le peuple marocain. Notre problème est avec le régime du Maroc.

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" Sahara: la génération perdue de Mohammed VI "


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